Hugues Aufray

En depit de sa bonhomie toute baba-cool, Hugues Aufray ? ne Auffray avec deux f ? n?en est pas moins un authentique descendant d?aristocrates. Desargentes, certes, mais aristocrates tout de meme. Si son pere, Henry Auffray est roturier, sa mere, Amielle de Caubios d?Endiran, est un pur produit de la noblesse castillane. Cadet d?une fratrie de trois enfants, Hugues Aufray voit le jour en 1929 a Neuilly-sur-Seine, banlieue deja cossue de Paris et grandit entre un frere, Francisco, et une soeur, Pascale (1936-2000), qui fera carriere au cinema sous le pseudonyme de Pascale Audret. (On a pu la voir, notamment, dans Les carabiniers de Jean-Luc Godard, Les Ennemis d?Edouard Molinaro ou Dieu que les femmes sont amoureuses de Magali Clement.)

C?est une fameuse galere, fine comme un oiseau, hissez haut...

Tres tot, la guerre rattrape la famille Auffray qui emigre dans le Tarn, loin des conflits. C?est la qu?Hugues fait la plus grande partie de sa scolarite avant qu?un divorce parental ne le fasse suivre son pere en Espagne. Habile de ses dix doigts, le jeune Auffray se decouvre une passion pour la peinture et envisage de retourner a Paris pour s?inscrire aux Beaux-Arts. En depit des recriminations paternelles estimant qu?une carriere d?artiste ne constitue pas un vrai boulot, c?est ce qu?il fait en 1948. Son pere lui ayant coupe les vivres, Hugues connait la vie de boheme. Pas celle des chansons, la vraie : celle des galeres, des petits boulots enchaines pour payer les etudes et du frigo regulierement vide. C?est a cette occasion qu?il commence a chanter a la terrasse des cafes, au depart, uniquement pour payer ses etudes, inconscient, a l?epoque, qu?il en fera sa carriere. Mais malgre tout, ses activites annexes ne suffisent pas a assurer sa pitance et, apres un passage par le service militaire, Hugues est contraint d?abandonner les Beaux-Arts.

Bob au vert et Hugues au frais

En depit de son mariage en 1951, la vie d?Hugues Aufray pendant les annees qui suivent est loin d?etre un modele de stabilite. Artiste dans l?ame, Aufray est contraint par la necessite d?abandonner ses aspirations picturales pour se consacrer a la musique, activite qui, certes, le passionne, mais lui apporte surtout ses premiers (et maigres) revenus. Une chance pour lui qui parle couramment l?espagnol, cette langue est a la mode et les roucoulades de chanteurs iberiques ou sud-americains se vendent bien. Evoluant avec plusieurs formations (Los Incas, Bob Aubert et son Orchestre...), Hugues Aufray, en bon mariachi du pave parisien, interprete sambas, fados et autres medley latinos devant les terrasses du Quartier Latin.

En 1958, le groupe enregistre (sous l?appellation Bob Aubert et son Orchestre, puis Bob Aubert et son Typic Bresilien) trois 45-tours de musique sud-americaine a destination d?un public peu regardant qui n?y connait pas grand-chose. En 1959, il enregistre son premier titre solo (? Ecoute mon coeur ?) en son nom propre sur le collectif Quatre Chansons du Coq d?Or, aux cotes de Jean-Philippe et Francine Farnell ou Jacqueline Nero. Le disque passe inapercu, mais, dans la foulee, Hugues Aufray rencontre un compositeur novateur qui lui suggere un titre pour un radio-crochet, Les Numeros 1 de Demain. La chanson tragi-comique, narrant les deboires d?un poinconneur de la RATP confronte a la vacuite de sa vie et de son metier, que lui propose le jeune Lucien Ginsburg (qui prefere cependant qu?on l?appelle Serge) remporte le concours et Hugues Aufray est repere par Barclay qui accepte de le signer. ? Le Poinconneur des Lilas ? est l?un des quatre titres compiles sur son premier 45-tours, mais c?est surtout ? Y?avait Fanny qui chantait ? qui fait connaitre Hugues Aufray. Quant a la chanson du traminot aux p?tits trous, elle passe a la posterite interpretee par son auteur, sous le nom de Serge Gainsbourg.

D?un Bob l?autre

C?est a cette epoque qu?Hugues Aufray commence a cotoyer de maniere soutenue le milieu de la variete francaise de son epoque : Gainsbourg, certes, mais aussi Vline Buggy, Pierre Delanoe ou Jean-Pierre Sabar. S?il continue occasionnellement a chanter en espagnol (? San Miguel ? en 1961), c?est vers ce style musical qu?on n?appelait pas encore ? folk ? a l?epoque qu?il tend a evoluer. Parolier doue, souvent accompagne d?une unique guitare seche, Hugues Aufray semble indifferent a la mode ? yeye ? qui commence a arriver. Et pourtant, la rencontre entre Aufray et l?Amerique ne tarde pas. Maurice Chevalier, a l?epoque immense star outre-Atlantique, le contacte pour assurer sa premiere partie new-yorkaise, ce que le jeune artiste accepte. Mais, de son sejour americain, Aufray ne rentre pas porteur d?une banane et d?un perfecto.

Alors plutot indifferent au rock?n?roll, le petit Frenchy fait la connaissance d?un jeune debutant americain dont la passion pour les compositions a base de guitare acoustique seduit Aufray qui evolue dans le meme univers musical. Mais, plus qu?une osmose instrumentale, ce sont surtout les rythmes reellement innovants et inventifs du meconnu Robert Allen Zimmerman (plus connu sous le nom de Bob Dylan) qui inspirent Aufray, lequel revient en France avec plusieurs titres en poche, et la ferme intention de les adapter pour le public francophone. Ainsi, ? Blowin? In The Wind ? devient ? Dans le souffle du vent ? sous la plume du trio Aufray, Delanoe et Sabar ; ? Forever Young ? se transforme en ? Jeune pour toujours ? et ? Heartland ? devient ? Au coeur de mon pays ?. Si Hugues Aufray reste fidele aux paroles d?origine de Dylan (ne se contentant pas de reprendre la melodie pour y substituer de nouveaux textes inedits), il ne peut s?empecher cependant d?edulcorer certains propos extremement revendicatifs que le compositeur americain distille ca et la dans ses creations. En tout, ce sont pres de vingt-cinq morceaux de Dylan qu?Hugues Aufray adaptera pour le public hexagonal. Sous l?influence de Dylan et du fait de ses propres experiences pendant la guerre et son sejour madrilene en plein regime franquiste, l?anti-racisme, l?ecologie et l?anti-totalitarisme deviennent autant de themes qui lui sont chers, sans pour autant accepter d?etre recupere par une formation politique.

Tiens bon la vague

Anti-militariste convaincu, Hugues Aufray n?en connait pas moins paradoxalement l?un de ses plus grands triomphes en 1961 grace a l?adaptation d?une chanson traditionnelle de la marine britannique, vantant le courage de l?equipage d?un ? fameux trois-mats fin comme un oiseau ?, de ? dix huit noeuds, quatre cents tonneaux ?. ? Santiano ? fait d?Hugues Aufray une vedette populaire a travers toute la France et cette chanson simple, necessitant peu de maitrise particuliere a la guitare, devient aussitot le ? hit ? des organisations de jeunesse qui l?adoptent pour leurs soirees au coin du feu.

Contacte pour representer le Luxembourg a l?Eurovision 1964, il se classe quatrieme avec ? Des que le printemps revient ?, mais la chanson ne reste pas dans les memoires. En revanche, l?annee suivante, l?album Aufray Chante Dylan est une petite revolution dans le milieu de la variete. D?une part, il confirme le statut de vedette d?Hugues Aufray, mais surtout, il fait connaitre le chanteur americain au public francais, d?autant que, tres modestement, Aufray n?essaye pas de tirer la couverture a lui et credite Zimmerman comme il se doit, s?effacant meme derriere lui pour la paternite de certains titres. Alors que la mode yeye bat son plein, Hugues Aufray, s?il ne neglige pas quelques riffs de guitare rock?n?roll de temps a autre, traverse la mode des perfectos en Gordini comme un fantome, guitare acoustique dans le dos et cheveux non gomines au vent. ? Stewball ?, ? Celine ?, ? Les Crayons de couleur ? deviennent autant de tubes folk, puisant leur inspiration a la fois dans la chanson traditionnelle francaise et dans le rhythm?n?blues americain. Sans cesse en tournee, Hugues Aufray prend le temps, entre deux dates, de se ressourcer dans une ferme ardechoise, entoure de ses chevres et ses chevaux.

Folk?n?roll

Avec son mode de vie hippie, son folk pre-baba et son engagement humaniste, le public pouvait legitimement s?attendre a retrouver Aufray drapeau rouge a la main, occupant la Sorbonne en mai 1968 avec ses camarades de l?UNEF et chantant dans les AG pour motiver les troupes. Et pourtant non. Si ce chanteur, etiquete alors ? a gauche ? dans l?inconscient collectif, n?a jamais cache sa sympathie pour certains mouvements ecologistes et antiracistes, il ne semble pas vraiment emporte par l?esprit soixante-huitard, composant, au contraire, ? Adieu, monsieur le professeur ?, chanson evoquant sans detour son soutien pour l?enseignement traditionnel. Un engagement qui lui vaudra longtemps une solide reputation de ? chanteur reac ? aupres d?un certain nombre de gauchistes simplets, prompts a tirer sur des ambulances. Il faut attendre 1971 pour qu?il lui soit beaucoup pardonne grace a ? Avec amour ?, titre melodique a mille lieux des chemins de traverse folk qu?il avait emprunte jusqu?alors. Les annees suivantes, les albums Garlick (1972), Nicole (1973), Aquarium (1976) et Transatlantic (1977) voient Hugues Aufray revenir a ce qu?il sait faire de mieux : de la chanson acoustique inspiree par la folk, la chanson traditionnelle (il revisite un peu le patrimoine irlandais sur Garlick) et le rhythm?n?blues. Totalement impermeable aux modes du moment, Aufray ne tente a aucun moment de raccrocher son wagon aux differents trains qui passent (disco, glam, punk, new-wave...), se contentant de fideliser son public grace a des ballades accompagnees a la guitare seche, developpant son repertoire gentiment ecolo.

L?homme qui chantait a l?oreille des chevaux

En 1980, Aufray, cependant, cede aux sirenes de la mode et tente de prendre une orientation ? rock / urban blues ? inspiree de Telephone, Jean-Louis Capdevielle ou Renaud avec l'album Hugues, sur la couverture duquel il pose, reveche et maquille facon glam, en perfecto devant une porte de garage fermee et un mur salle. Mais la sauce ne prend pas, et, en depit d?une reprise un peu audacieuse de ? La Cucaracha ?, le public boude cet album un peu opportuniste. Des l?annee suivante, le tir est corrige avec Caravane, album beaucoup plus en conformite avec le repertoire classique de l?artiste. Les annees passent et, si Hugues Aufray reste populaire, il semble gagne par la lethargie d?une semi-retraite anticipee. En depit de la sortie de compilations, de quelques tournees et de divers happenings (le collectif Ethiopie en 1985, auquel il participe a la demande de Renaud), l?actualite musicale d?Hugues Aufray se reduit a une peau de chagrin, d?autant que l?artiste semble desormais se consacrer a sa passion pour les chevaux avec sa compagnie, Les Cavaliers Sans Frontieres, troupe qui participe, en 1992, au gala annuel du Cadre Noir de Saumur.

Troubadour accross the seven seas

Si les compilations sortent regulierement a partir des annees 1990 (d?autant que l?arrivee du format CD aide a la redecouverte de titres un peu oublies), il faut attendre 1994 pour qu?un nouvel album original se retrouve dans les bacs : Little Troubadour, enregistre avec la chorale des Cherubins de Sarcelles. Le grand public redecouvre alors Hugues Aufray, cheveux longs et blancs, barbiche de mousquetaire et look de baroudeur, qui profite de ce retour de flamme pour entamer une grande tournee europeenne, couronnee de succes, d?autant que l?artiste ne se prive pas d?interpreter sur scene ses covers de Bob Dylan, dont les sonorites sont desormais connues de tous. Trente ans apres Aufray Chante Dylan, c?est Aufray Trans Dylan qui signe, en 1995, la nouvelle symbiose entre les univers musicaux de ces deux grands messieurs du folk. Toujours compose d?adaptations en francais des tubes du guitariste de Duluth, l?album surprend toutefois car, depuis 1965, Bob Dylan et ses chansons sont internationalement connues, et, a l?oreille, ? Knock, Knock, ouvre-toi porte d?or ? (? Knockin? On Heaven?s Door ?), ? Comme des pierres qui roulent ? (? Like A Rolling Stone ?) ou ? Cauchemar psychomoteur ? (? Motorpsycho Nightmare ?) sonnent aussi etrangement que le ? Le Grand corbeau noir ? de Ringo en son temps (adaptation de ? Video Killed the Radio Star ? des Buggles).

Cependant, c?est a l?age ou d?autres partent a la retraite qu?Hugues Aufray retrouve une seconde vie comme compositeur et interprete. Entame des la fin des annees 1990, le grand retour de celui qui chanta Dylan, Leclerc, Brassens, Ferre ou Tri Yann semble etre place sous les auspices de l?hyperactivite. Chacun Sa Mer en 2000, Aux Vents Solitaires en 2001, Aufray Chante Leclerc en 2005 et Hugh en 2007 ? : autant d?albums studio entrecoupes de tournees, shows et autres concerts, qui prouvent que le fameux trois-mats, fin comme un oiseau est loin d?etre bon pour le desamiantage.

Copyright 2010 Music Story Benjamin D'Alguerre