La veritable naissance du duo Autechre se situe en 1987 a Rochdale (ex-cite industrielle proche de Manchester) quand Sean Booth (ne en 1972) et Rob Brown (ne en 1970) sont presentes mutuellement par un ami commun. En discutant, ils se rendent compte qu'ils possedent les memes disques d'electro, qu'ils sont des adeptes de ? breakdance ? et de velos BMX. Il n'en faut pas plus pour que les deux comperes deviennent inseparables et plongent ensemble dans la culture hip-hop qui explose alors en se melant aux bandes de graffeurs et taggueurs des environs.
Rob Brown confectionne chez lui des cassettes ou il mixe les premiers classiques hip-hop de Run-DMC et Man Parrish. Parallelement, le duo acquiert un echantillonneur rustique Casio et une boite a rythmes Roland 606 qu'ils melangent a leurs cassettes mixes. Ils prennent de plein fouet la revolution ? acid house ? de 1989 et decouvrent Meat Beat Manifesto et Renegade Soundwave, artistes electroniques selon eux plus novateurs dans leur utilisation des breakbeats que les groupes rap americains d'alors. Grace a un interview sur une radio pirate, ils decrochent leur propre emission sur la radio de Manchester Mancunian FM 102.
Les aventuriers de l'experimentation
Le duo commence a experimenter ses propres morceaux dont ? Cavity Job ? en fin 1991 sous le nom de M.Y.S.L.B. L'accueil est favorable mais ne se concretise pas par un label de sortie. Nullement decourages, ils envoient une demo a un jeune label electronique naissant de Sheffield, Warp Records. Le groupe LFO originaire de Leeds, dont ils sont grands fans, en est un des premiers fleurons avec Sweet Exorcist, Aphex Twin et Nightmares on Wax.
Le label est emballe par les morceaux envoyes et decision est prise de faire signer le duo baptise desormais Autechre et de sortir leurs premiers titres ? The Egg ? et ? Crystel ? sur la compilation seminale Artificial Intelligence (1992) Celle-ci met en avant des artistes comme Black Dog, B12 et The Orb, qui tendent a melanger les nappes ? ambient ? et planantes avec les rythmes dansants de la ? techno ? emergente. Cette version de ? techno ?, plus destinee a l'ecoute domestique qu'au dancefloor, va creer une forte emulation inspirant de nombreux labels anglais (Rising High, GPR, Clear) a se lancer dans la production discographique.
Pour la presse anglaise, cette nouvelle scene est celle ou ? les machines sont malades ?. Le style etrange de Autechre se detache sensiblement et le duo encourage par ces premiers succes, s'attelle a la constitution d'un album.
L'electro ou ? les machines sont malades ?
Incunabula, sorti en novembre 1993, se classe immediatement a la premiere place des charts independants anglais. Rassures par cette reconnaissance publique, Autechre adopte un rythme de croisiere soutenu, sortant regulierement maxis et albums sur Warp et son propre label Skam. Les premiers opus, Incunabula et Amber, accompagnes de pochettes intrigantes au design froid et epure, proposent une musique riche toute en nappes emotionnelles et evolutives sur des rythmes changeants plus au moins inspires de l'electro hip-hop de Mantronix et Afrika Bambaataa.
Neanmoins, la musique du groupe sonne comme totalement personnelle meme si elle s'inscrit sans accroc dans la tendance ? techno maison ? de B12 et Black Dog. Refusant toute etiquette, Autechre va s'evertuer a s'eloigner de ce style fluide pour s'aventurer vers des territoires plus escarpes et fractures.
En 1994, sort le maxi Anti EP en reaction a la loi ? Criminal Justice and Public Order Act 1994 ? votee par le gouvernement conservateur de John Major pour lutter contre les fetes ? techno ? illegales, qui pullulent depuis 3 ans dans toute l'Angleterre. Le decret stipule l'interdiction de reunion de plus de 50 personnes sur des musiques aux rythmes repetitifs. Le morceau ? Flutter ? est exclusivement compose a partir de rythmes constamment changeants et evolutifs : le duo conseille aux DJs qui le passent la presence d'un musicologue et d'un avocat pour constater si le titre est passible de poursuites dans le cadre de ladite loi. Tous les benefices vont a l'association Liberty (Conseil national pour les libertes civiles), initiative assez rare, voire unique, de membres de la scene electronique a l'epoque.
En fin d'annee 1994, sort le deuxieme album, Amber, immediatement salue comme l'un des meilleurs albums electroniques des dernieres annees. La production et la maitrise des atmospheres les placent au niveau d'un Kraftwerk. Apres ce sacre definitif, chaque sortie d'album est attendue avec febrilite par les amateurs de techno.
Toujours ? plus loin ? dans l'experimentation
En 1995, Autechre fait paraitre sous le pseudo de Gescom trois maxis dont le mythique The Sound of Machines Our Parents Used, tous destines au label Clear, maison qui prone le retour a l'electro des origines. Sous son propre nom, Autechre sort deux brillants maxis : l'ironiquement intitule Garbage (? detritus ? ou ? betises ?) perpetue les ambiances calmes de Amber et Anvil Vapre distille des sons plus abrupts et organiques.
Debut 1996, sort le tres attendu troisieme album Tri Repeate, unanimement salue par la critique et le public comme leur meilleur opus. Celui-ci confirme la maitrise d'Amber tout en recherchant une voie plus tranchante et riche en accidents et sons deviants. Suit en janvier 1997 l'etrange maxi Envane EP qui mixe scratches hip-hop, nappes maladives avec des sons crachoteux et abstraits.
Mais rien ne prepare a leur quatrieme album Chiastic Slide, leur plus aride et austere a ce jour. L'accueil est glacial : on reproche au duo de s'etre laisse guider vers trop d'abstraction sonore et un manque d'evidence melodique. Cette nouvelle approche permet a Autechre de toucher un public plus porte vers la musique contemporaine de l'IRCAM et de gagner le respect d'artistes electroniques plus ? experimentaux ?.
Sorti en 1998, LP5, leur bien nomme cinquieme album, tout en gardant les acquis iconoclastes de Chiastic Slide, reussit a presenter une musique plus accessible et un propos plus resserre. En parallele, sous le pseudo de Gescom, Autechre fait paraitre la meme annee le premier album sous format disque intitule... Mini Disc : 88 titres tres courts et tres experimentaux allant d'une musique ? ambient ? tres aride a des morceaux fortement influences par la musique concrete. L'annee suivante, EP7, compilation de maxis faits durant 1999, propose un curieux melange entre electro deconstruite et climats opaques et impenetrables.
Aux confins de l'hermetisme
La musique contemporaine du 20eme siecle devient au fil des ans une influence de plus en plus tangible chez le duo. Celui-ci se nourrit des ?uvres d'Edgar Varese, de Gyorgy Sandor Ligeti et de Iannis Xenakis, les incorporant petit a petit a leur propos musical. Le duo se lance a la poursuite de logiciels d'environnement musical comme Max et SuperCollider, qui permettent de sculpter le son en termes mathematiques et graphiques. Le resultat de ces recherches est perceptible sur Confield (2001), album le plus froid et digital de leur carriere. Le son est meticuleux, chirurgical, beaucoup plus axe sur les textures que sur les melodies. Avec cet album risque et innovant, Autechre se situe bien au dessus du lot dans la sphere electronique et on ne voit guere que des artistes comme Christian Fennesz ou Oval pour les rejoindre dans cette approche sans concession.
En 2002, le maxi Grantz Graf sort en edition limitee avec une video pensee selon les mouvements du titre. La reputation d'Autechre grandit et, signe du grand respect dont on les honore dans son pays, le festival de musiques alternatives All Tomorrow's Parties confie au duo la direction artistique de l'edition 2003. Le choix de programmation du duo est etonnant et eclectique : on y croise le legendaire combo mancunien The Fall, le groupe post-industriel Coil (qu'ils admirent), le rappeur ? underground ? Elp, le collectif allemand dub/techno Rhythm & Sound, Zoviet France, le musicien contemporain Bernard Parmegianni et les collegues de Warp, Aphex Twin et LFO. De quoi quelque peu contrevenir a l'image colportee par les medias de deux musiciens fermes sur eux-memes et n'ecoutant que des musiques proches de la leur. Dans leurs interviews, ce qui revient le plus souvent est la notion de plaisir intuitif a faire de la musique qui doit primer sur le travail ? quasi-scientifique ? des sons.
Des contrees plus rassurantes
Draft 7.30 (2003), accueilli avec moins de froideur que Confield, beneficie d'une production moins clinique et plus abrasive. Les compositions restent difficiles a apprehender mais sont plus resserrees avec quelques melodies et des motifs rythmiques plus repetitifs. Le duo, lasse de l'utilisation de logiciels savants, essaie de revenir a ses anciennes methodes qui privilegient les instruments analogiques.
La meme annee, une tentative de collaboration avec le groupe experimental Coil echoue (deces du multi-instrumentiste et co-leader John Balance) tandis qu'une autre aboutit avec le groupe industriel Hafler Trio cree par un ancien de Cabaret Voltaire, Chris Watson. Le resultat Aeo & Hae, sorti en edition limitee sur Phonometrography, est la realisation la plus planante d'Autechre depuis ses debuts.
En avril 2005, Autechre sort son huitieme opus (Untilted) sur le label de toujours, Warp. Celui-ci offre une musique plus crue et metallique, dans la continuite de Draft 7.30.
S'ensuit un long silence de deux ans ou le duo travaille regulierement sa musique comme il le fait depuis vingt ans. Pour son prochain live, il compose tres rapidement une soixantaine de morceaux, n'en conservant que vingt et privilegiant un format plus court et ramasse. Paru debut 2008, le neuvieme album, Quaristice, est le plus accessible de leur discographie depuis dix ans. Les critiques et les fans qui craignaient une radicalisation dans l'abstrait en sont pour leur frais.
Autechre montre ainsi que, contrairement a beaucoup de ses collegues des annees 1990, il a su se renouveler constamment, etablissant un parcours unique et sans concessions. Des musiciens aussi differents que Thom Yorke (Radiohead), Miss Kittin et les producteurs du groupe de rap alternatif francais TTC les citent comme une reference majeure. A titre d'anecdote, Thom Yorke declare avoir ecrit sa seule lettre de fan a Autechre : l'album Kid A de son groupe est une preuve eclatante de cette influence.
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- 2007