Georges Delerue

Enfant du Nord, Georges Delerue voit le jour a Roubaix en 1925. Issu de la classe ouvriere, le jeune garcon n'en est pas moins severement pris en main par sa famille qui le pousse a etudier la clarinette et le piano (son oncle est le directeur d'une fanfare). Inscrit au Conservatoire de Musique, il perfectionne sa maitrise de ces deux instruments bien qu'il se soit montre retif a leur apprentissage a ses debuts. Oscillant entre l'atelier de fabrique de limes dans lequel il entre des l'adolescence pour travailler et les fanfares et harmonies locales ou il repete et joue regulierement, Delerue commence a envisager serieusement une carriere musicale. C'est sur les conseils de ses maitres au Conservatoire de Roubaix qu'il tente, avec succes, de s'inscrire a celui de Paris.

A la capitale, le jeune ch'ti developpe ses connaissances theoriques et pratiques et recoit l'enseignement de Darius Milhaud qui, impressionne par les competences du jeune homme, lui conseille de s'interesser serieusement au theatre, domaine alors tres demandeur en habillages musicaux. C'est d'ailleurs Milhaud qui recommande Delerue a son ami Jean Vilar pour lui permettre de faire ses premieres armes. Extremement satisfait du travail de son nouveau poulain, Vilar le nomme regisseur en charge de la direction musicale du Festival d'Avignon, puis de celui de Nimes et, enfin, du Theatre National Populaire (T.N.P). Integre au milieu culturel de son epoque, Delerue cotoie les situationnistes et les grandes plumes du Paris de l'immediat apres-guerre.
S'il collabore avec Boris Vian pour les besoins de l'adaptation theatrale du Chevalier des neiges, il s'associe un temps avec le jeune Michel Polac pour l'opera Ariane que ce dernier cherche a monter. Plutot eclectique, Delerue se montre ouvert a tous les contenus qu'on lui propose, reussissant a habiller toutes les ambiances possibles, qu'elles se situent dans le cadre du theatre ou de l'opera classiques (Macbeth, Antigone...) ou dans celui du theatre avant-gardiste, voire gauchiste et destructure.

Cinema,cinema

Si la scene est demandeuse de compositeurs, l'univers cinematographique l'est encore plus et la democratisation de ce genre de spectacle accroit la demande d'habillages sonores. Integrant le milieu du cinema par la petite porte, Delerue s'attelle, dans un premier temps, a la composition de bandes pour quelques courts-metrages pas forcement inoubliables, mais lui permettent d'integrer la conception tres particuliere de l'habillage musical adaptee au decoupage d'un film. C'est en1959 qu'il rencontre Alain Resnais qui lui demande de composer la bande originale d'Hiroshima, mon amour, sa premiere contribution d'importance a la musique de films.

Apres Resnais, ce sont Henri Colpi, Georges Lautner, Francois Truffaut (Jules et Jim, 1961), Jean-Luc Godard (Le Mepris, 1963) ou Philippe de Broca (Le Farceur, 1960?; L'Homme de Rio, 1964)) qui font appel a ses services. Collaborant avec les noms les plus prestigieux du cinema francais de l'epoque, Delerue peut deployer toute la palette de ses references pour signer les bandes son de quelques-uns des succes de son temps. Des pissenlits par la racine, de Lautner, Le Cerveau, de Gerard Oury, Heureux qui, comme Ulysse, d'Henri Colpi ou Les Caprices de Marie, de Philippe de Broca, sont, dans les annees 1970, autant de metrages sur lesquels il pose ses compositions, variant ses symphonies en fonction des themes abordes, du film ??social et engage??, en passant par la comedie legere.

Compositeur doue, sachant rentrer en phase avec l'esprit d'un long-metrage, Delerue se montre pluridisciplinaire et consciencieux, devenant l'une des references du cinema francais en matiere de musiques de films, a l'image d'un Bernard Herrmann (auquel il voue une sincere admiration?: son travail sur Jules et Jim est d'ailleurs un hommage a l'Americain) ou qu'un Ennio Morriconne francais. Tres productif, le cinema francais est - a l'epoque - suffisamment diversifie pour que Delerue ne soit pas contraint de s'enfermer dans un seul style. Au contraire, sa palette de talents se decline dans tous les genres, du plus serieux au plus flon-flon car l'homme n'a aucun mepris pour le cinema populaire. Influences bresiliennes et ambiance salsa sur L'Homme de Rio, relecture de la brit-pop sur Le Cerveau, pianos tragiques et lancinants pour Le Combat dans l'ile...Delerue ne craint pas de se remettre en question a chaque commande qu'on lui passe et sait s'effacer derriere les besoins narratifs des cineastes qui font appel a lui.

Hollywood

Si le septieme art recourt souvent au compositeur, la televisionn'est pas en reste?: avec le developpement des fictions televisuelles, c'est tout un nouveau pan de la creation qui s'ouvre a lui car les contraintes inherentes aux productions du petit ecran repondent a des cahiers des charges assez differents de ceux du cinema, que ce soit en terme de format ou de structure. Les Rois Maudits ou Jacquou le Croquant sont autant de series sur lesquelles Delerue est amene a travailler. Recompense en France par un Cesar en 1978 pour ses compositions sur Preparez vos mouchoirs, de Bertrand Blier (realisateur avec lequel il avait deja oeuvre sur Calmos, en 1975), il se voit decerner un Oscar en 1979 pour la bande originale d'I love you, je t'aime de George Roy Hill qui marque l'une de ses premieres collaborationavec le cinema americain. Une industrie qui fait d'ailleurs des ponts d'or au Frenchie pour s'offrir ses services.

S'il continue a travailler en France pour ses contemporains (L'Ete meurtrier, de Jean Becker, L'Africain, de Philippe de Broca...), il se laisse finalement tenter et decolle direction Hollywood au milieu de la decennie 1980. Le MystereSilkwood, de Mike Nichols ou Agnes de Dieu, de Norman Jewison font partie de ses premieres commandes, mais c'est Salvador, en 1986, qui voit Delerue collaborer avec une jeune pousse prometteuse du cinema americain?: Oliver Stone. Une collaboration artistique qui atteint son zenith avec l'excellent score de Platoon, la meme annee, qui installe definitivement son realisateur dans le cenacle des ??cineastes a message?? du landerneau hollywoodien. Film grandiose, servi impeccablement par les compositions de Delerue, Platoon (1987) constitue l'omega de la carriere du ch'ti expatrie.

Desormais oscarisable (et oscarise), Delerue est rappele ??au pays?? pour les besoins de deux fresques majeures?: Chouans?! de Philippe de Broca, et La Revolution francaise, de Robert Enrico. Si les compositions lyriques sont aussi soignees qu'impeccables, elles n'en restent pas moins tres classiques et moins inspirees que ce que le compositeur a pu produire pour d'autres cineastes. Mais, indeniablement, elles s'inscrivent dans le registre du cinema a grand spectacle bien qu'elles puissent facilement etre qualifiees de? ??pompieres?? tant la grandiloquence des themes est exageree par rapport a la retenue qui caracterisait jusqu'alors le travail de Delerue. Parallelement, le compositeur continue de jongler entre ses activites franco-francaises et les commandes hollywoodiennes qui continuent a affluer.
?
Toujours entre deux avions et deux studios d'enregistrement, l'artiste joue dangereusement avec sa sante qui decline lentement, mais surement, du fait du mode de vie stakhanoviste qu'il s'impose. S'il commence a fatiguer physiquement, Delerue connait, a la fin de sa carriere, un renouveau d'inspiration?: la bande originale de Tours du monde, tours du ciel est unanimement saluee pour sa qualite, en 1991, et, l'annee suivante, celle de Dien Bien Phu, de Pierre Schoendorffer rappelle aux cinephiles quel artiste exceptionnel il est. Une derniere oeuvre en forme de testament car Georges Delerue decede quelques mois plus tard. Auteur de pres de trois cent musiques de films, de generiques de series ou d'emissions televisees, Delerue toucha a quasiment tous les styles, du polar urbain a la comedie en passant par le film de guerre ou la reconstitution historique. Artisan incontournable du cinema, Georges Delerue laisse a la posterite une contribution titanesque.

Copyright 2010 Music Story Benjamin D'Alguerre