Ennio Morricone

Né en 1928 à Rome, Ennio Morricone acquiert une formation classique à l'Académie Santa Cecilia où il étudie la trompette. A l’aube des années 50, il signe ses premières compositions : pour la RAI d’abord, où il fait ses débuts puis pour différentes maisons de disques. Il composera ensuite pour la télévision sous le pseudonyme de Dan Savio, avant de devenir arrangeur pour la variété, croisant ainsi la route d’artistes comme Gino Paoli, Gianni Morandi, Dalida ou Charles Aznavour.

Morricone compose pour le cinéma dès 1961 mais c’est sa rencontre avec Sergio Leone —qu’il a connu sur les bancs de l’école— qui va lui permettre de donner libre cours à son talent pour le grand écran. Leur première collaboration, Pour une poignée de dollars (1964) —dans lequel il est crédité sous le nom de Léo Nichols— est également leur premier succès commun. A l’ère des Bernstein ou des Tiomkin, incontournables traducteurs musicaux du western, Morricone bouleverse les codes du genre en introduisant des sonorités nouvelles. Son audace est payante, l’utilisation de guitares électriques et l’emploi d’un siffleur dans la bande-son du film font mouche. La carrière du Maestro est lancée.

Très vite, et toute sa carrière durant, les plus grands noms du cinéma italien vont faire appel à lui. Bernardo Bertolucci, pour des films majeurs (Prima della revoluzione (1964), et 1900 (1976), Pier Paolo Pasolini, dont les sujets, chaque fois plus controversés, sont illustrés par des mélodies de plus en plus épurées (Des Oiseaux petits et gros (1966), Théorème (1968) Salo ou les 120 journées de Sodome (1975), ou encore Mauro Bolognini (La Grande Bourgeoise, 1974). La liste peut se dérouler à l’infini mais comment omettre la collaboration du Maître avec Giuseppe Tornatore (Cinema Paradiso, 1989), les frères Taviani (Allonsanfan, 1973), Luigi Comencini (La Femme du Dimanche, 1976), Mario Monicelli (Voyage avec Anita, 1979) ou encore Gillo Pontecorvo (Queimada, 1970) ?

Tous s’arrachent le compositeur en vogue dont la fidélité est une constante. Travailleur acharné, Morricone acquiert la reconnaissance de ses pairs. A l’instar du réalisateur, son nom apparaît à l’affiche mais ce n’est véritablement qu’en la personne de Sergio Leone qu’il va trouver un double cinématographique. Père du western à l’italienne, l’autre Maestro est le premier à saisir l’univers musical de Morricone. Malgré leurs différences —l’un est aussi volubile que l’autre est taciturne— les deux hommes parlent un langage identique. Celui de la musique. Le réalisateur la considère comme un langage à part entière, fait rarissime pour un homme d’images. Le cinéaste est parfaitement en phase avec l’écriture innovante du compositeur. Morricone est mon meilleur dialoguiste, reconnaîtra Leone. Dans Le Bon, la brute et le truand (1966), point de classicisme pour illustrer la fameuse quête au trésor dans le grand Ouest mais des bruitages, des sifflets, quelques staccatos au piano, et un cri récurrent qui ressemble à celui du coyote. Le succès est immédiat. Les demandes affluent du monde entier mais c’est tout d’abord avec la France que naît une histoire d’amour.

C’est le réalisateur Henri Verneuil qui, le premier, contacte le Maestro pour le film qu’il est en train de tourner aux Etats-Unis, La Bataille de San Sebastian (1967) et qui réussi le tour de force de le faire voyager : à sa phobie de l’avion s’ajoute la barrière de la langue, Morricone ne parle que l’italien mais les deux hommes sympathisent. De cette collaboration naîtront des succès qui feront le tour du monde. L’entêtant thème du Clan des Siciliens (1968), la fameuse ballade hellénique du Casse (1971), l’angoissante partition pour polar urbain de Peur sur la ville (1973), ou encore l’efficacité des thèmes de I… comme Icare (1979) et du Serpent (1972). De retour en Europe, l’escapade hexagonale du musicien romain se poursuivra en la compagnie de réalisateurs aussi divers que Philippe Labro (Sans mobile apparent, 1971) Edouard Molinaro (La Cage aux folles, 1978), Francis Girod (La banquière, 1980) Yves Boisset avec Espion, lève-toi (1981), Georges Lautner (3 millions d’albums vendus pour Le Professionnel, 1981) ou encore José Giovanni avec Le Ruffian (1982) pour ne citer qu’eux.

En 1969, avant un départ pour un inévitable séjour en Amérique où les commandes affluent, Morricone se remet du triomphe qu’il vient de vivre. Le Maître vient de s’illustrer de nouveau avec son compatriote Leone pour le chef-d’œuvre signé par ce dernier, Il était une fois dans l'Ouest. Le succès est planétaire. Le lyrisme du bouleversant thème principal magnifiera la beauté de Claudia Cardinale pour l’éternité et les trois notes d’harmonica ahanées par un Bronson au regard émeraude resteront gravées à jamais dans la mémoire des spectateurs. Outre le succès, c’est plus exactement de son appétit de travail que le maître doit se remettre. On dénombre en effet pas moins de 26 films mis en musique par ses soins cette année-là !

L’Amérique, c’est d’abord par l’intermédiaire de Clint Eastwood que Morricone y composera pour la musique de Sierra Torride (1970) réalisé par Don Siegel, ami de l’acteur. Le musicien enchaînera ensuite une série de collaborations avec ce que Hollywood peut compter de plus prestigieux tout en continuant de travailler pour la France et surtout de privilégier la production cinématographique italienne alors que les années 80 annoncent le déclin de la mythique Cinecittà. Le musicien romain devient le compositeur de musique de films le plus prolifique au monde et affiche une filmographie exemplaire dont l’énumération des chefs-d’œuvre relève de la gageure. On retiendra son travail pour Terrence Malick et ses Moissons du ciel (1978), la terrifiante partition de The Thing (John Carpenter, 1982) les bouleversants chœurs religieux de Mission de Roland Joffé, (1986) les subtils thèmes des Incorruptibles de Brian De Palma (cinéaste qu’il retrouve pour Outrages, 1989 et Mission to Mars, 2000) sans oublier le Frantic de Polanski.

Mais outre ces musiques sublimes, l’ultime chef-d’œuvre du maître est sans doute le dernier opus de la trilogie pensée par son ami Leone, Il était une fois en Amérique (1984).Pour clore le triptyque —dont le deuxième volet, Il était une fois la Révolution (1971), avait été mis en musique avec une fameuse ballade pour guitare sifflée— Sergio Leone fait naturellement appel à son complice pour illustrer l’amitié de quatre jeune new-yorkais sur fond de prohibition et de gangstérisme. Une fois encore le compositeur touche à la perfection. Le film est devenu un classique et sa musique, indissociable, mêle le lyrisme cher au Maître à la nostalgie de l’enfance, illustrée par un thème pour flûte de pan. Il était une fois en Amérique compte assurément parmi les plus belles partitions réalisées pour le cinéma.

Parfois encore assimilé à un compositeur de musiques de western —elles ne représentent pourtant que «8,5% de sa production musicale» selon les dires de l’intéressé (!)— Morricone n’est en définitive rien d’autre qu’un touche à tout de génie et un compositeur complet. De la musique expérimentale pour films d’épouvante (L’exorciste 2, John Boorman, 1977) à la ritournelle populaire (de la bande originale du film de Giuliano Montaldo Sacco et Vanzetti, (1971) est tirée la chanson à succès interprétée par Joan Baez), jusqu’aux accents ibériques du Attache-moi d’Almodóvar en passant par la musique contemporaine dont il a composé plus de 80 œuvres (Cantate pour l'Europe, Epitaffi sparsi…) Morricone a prouvé en un demi-siècle de carrière que son champ musical s’étendait à l’infini.

Fin 2001, le Maître se produisait dans une série de concerts à travers le monde. Quelques heureux spectateurs auront eu le privilège d’applaudir le Maestro dirigeant plus de deux cents musiciens de l’orchestre symphonique de Rome au cours d’une tournée triomphale. On imagine qu’après une immense carrière passée au service de l’image, et malgré une personnalité souvent présentée comme peu engageante, l’émotion d’un public ne pouvait que lui faire défaut.

Copyright 2010 Music Story Guillaume Andreu