Chuck Berry

? S?il fallait trouver un autre nom au rock ?n? roll, il faudrait l?appeler Chuck Berry ? John Lennon.

Charles Edward Anderson Berry est ne le 18 octobre 1926 a St. Louis (Missouri), troisieme enfant sur six d?une famille de la classe moyenne americaine dont le pere cumule les fonctions de saisonnier et pretre baptiste, et la mere occupe le poste de principal de college. Adolescent attire par la pratique musicale, ? Chuck ? Berry est eleve a la Sumner High School de la ville, ou viendront egalement etudier Tina Turner et Bobby McFerrin.

Berry blues

Sous ses apparences studieuses, l?apprenti-musicien n?en est pas moins adepte de quelques larcins qui, en 1944 a Kansas City, lui valent une premiere arrestation pour braquage de voiture a main armee, et l?envoient sejourner en maison de correction a Algoa (Missouri). Libere trois ans plus tard, Chuck Berry retourne a son solfege et ses methodes de guitare, apprenant note pour note les soli de T. Bone Walker, et se produisant en 1953 dans le trio du pianiste doue Johnnie Johnson au Cosmopolitan Club d?East Saint Louis, dans l?Illinois (connue pour avoir vu grandir le prodige Miles Davis). Les relations entre Johnson et son guitariste sont loin d?etre chaleureuses, s?affirmant dans l?interet que porte le leader sur l?avantage d?avoir un musicien virtuose, dut-il souffrir du caractere autocrate de ce dernier. Le repertoire du Johnnie Johnson Trio est alors constitue de morceaux blues, reprises ou originaux, et d?autres traditionnels hillbilly, forme rustique de la musique Country, ce qui ne manque pas d?interpeller le public sur les capacites du jeune guitariste noir a jouer n?importe quel style musical avec aisance, que ce soit du Nat ? King ? Cole, du Bill Monroe, ou du Muddy Waters.

C?est d?ailleurs ce dernier que Chuck Berry rencontre au printemps 1955, lors de son depart pour Chicago, la ville du blues moderne et electrique. Le createur de ? Rollin? Stone ? presente le guitariste a Leonard Chess, fondateur et responsable des disques Chess, tout etonne de l?entendre jouer ? Ida Red ?, un classique du chanteur country Bob Wills, parmi d?autres titres blues. Voyant la une bonne opportunite de percer dans un autre marche que celui du rhythm ?n? blues, Chess reunit quelques musiciens autour de Chuck Berry (qui emmene Johnson) dont le contrebassiste maison Willie Dixon, Jerome Green (joueur de maracas pour Bo Diddley) et le batteur Jasper Thomas, et rebaptise le morceau en ? Maybellene ? - du nom d?un rouge a levres, souvenir d?un stage de coiffeur ? pour y placer son nom sur les credits. Le titre enregistre le 21/5/1955 s?ecoule a plus d?un million d?exemplaires et s?attribue la tete du classement rhythm ?n? blues, obtenant une excellente cinquieme place dans le hit-parade pop. La carriere de Chuck Berry est lancee sur les chapeaux de roue, et ne va pas s?eteindre de sitot.

Berry hits

Le guitariste est prompt a relever le defi d?ecrire des titres a la croisee des chemins entre la country, le r?n?b et la pop, empruntant au passage les themes de predilection de son pianiste, source de riches melodies. Au printemps 1956, Chuck Berry classe un nouveau titre dans le Top Pop, le sacrilege ? Roll Over Beethoven ? (traduit en ? Repose Beethoven ? de ce cote-ci de l?Atlantique !), a la 29eme place. Cette meme annee, il fait la rencontre de Carl Perkins (? Blue Suede Shoes ?) avec qui il partage une tournee, comme il en fera l?annee suivante avec Buddy Holly et The Everly Brothers. Pendant cette periode, il inscrit a son repertoire ses plus grands classiques, une dizaine de titres propres a figurer parmi les incontournables absolus du rock, et a etre repris tel un passage oblige par des generations entieres de guitaristes. ? Too Much Monkey Business ? (aout 56), ? School Days ? (n?3 en juin 57), ? Rock and Roll Music ? (n?8 en decembre), le grandiose couplage ? Sweet Little Sixteen ? (n?2 en mars 58) / ? Reelin? and Rockin? ? et l?immortel ? Johnny B. Goode ?a destination de son acolyte (n?8 en mai 58 ? couple a ? Around and Around ?), suivi de ? Carol ? (n?18 en octobre). Berry est alors accompagne du bassiste Lafayette Leake et du batteur Fred Below, presents sur les premiers albums After School Session et One Dozen Berrys (1958) qui reunissent ses hits et autres perles de sa creativite debordante.

Hormis le fait qu?il soit un brillant faiseur de chansons et un guitariste inventif qui donne ses lettres de noblesse a la Gibson ES-335 (modele standard ou ? body ?), Chuck Berry se revele un fin observateur d?une societe americaine en pleine mutation consumeriste, parlant d?amourettes et de voitures comme nul autre, mais traitant egalement ouvertement de problemes de justice et de racisme, ce qui lui vaut d?etre surveille de pres par les autorites s?inquietant de la popularite du rock ?n? roll comme d?un risque pouvant declencher quelques troubles au bon ordre national. Des lors, Berry fait l?objet de beaucoup d?attention, et l?annee 1959 qui s?annonce lui apporte encore quelques succes, mais surtout des ennuis.

Berry sous les verrous

Apres ? Sweet Little Rock and Roller ? et ? Run Rudolph Run ? - une comptine de Noel transformee en ode au rock -, le rocker noir inscrit de multiples et glorieux titres a son palmares : ? Almost Grown ?/ ? Little Queenie ? (avril 59), ? Back in the U.S.A. ?/ ? Memphis, Tennessee ? (juillet), ? Let it Rock ? (mars 60) et ? Bye Bye Johnny ? (juin). Les albums Chuck Berry is On Top (1959) et Rockin? at the Hops (1960) reprennent la plupart des morceaux d?anthologie du maitre, y ajoutant quelques nouveautes appreciables. Les autres activites de Berry, comprenant la scene et le cinema, montrent l?etendue de la palette d?un showman hors-pair. Il cree le fameux duck walk (avancant sur un pied et dodelinant de la tete sans s?arreter de jouer), et apparait dans les films Rock, Rock, Rock (1956, il interprete ? You Can?t Catch Me ?) et Johnny, Go ! (1959). En homme d?affaires averti, il monte une boite de nuit (Chuck Berry?s Nightstand) et un parc d?attractions portant son nom (le Berry Park), et se fait deja connaitre des organisateurs de concert pour son aprete au gain, n?hesitant pas a marchander une rallonge quelques minutes avant d?entrer en scene. Une habitude qu?il saura garder pour le restant de sa carriere, en plus d?employer les musiciens du cru qu?il paie au tarif minimum ? c?est un honneur inegalable que de jouer avec Chuck Berry -, et de restreindre sa performance au strict necessaire de quarante-cinq minutes, comme a ses debuts !

En decembre 59, les ennuis serieux arrivent. Chuck Berry est accuse sur denonciation d?avoir engage une danseuse dans son night club, celle-ci se revelant une Indienne apache mineure (Sweet little fourteen...) et prostituee (a son insu, reporte-t-il). Le guitariste tombe sous la double accusation de proxenetisme et detournement de mineure, et est envoye en prison pour cinq ans a partir d?octobre 1961, apres un proces ou il doit souffrir les remarques racistes du juge. La consequence immediate est l?arret net d?une carriere en plein essor, et un soulagement pour le bureau federal de voir Berry sous les verrous, Presley a l?armee, Jerry Lee Lewis en perte de vitesse, le Reverend Little Richard? reconverti au Gospel, Buddy Holly et Eddie Cochran enterres. Faisant preuve de bonne conduite, le prisonnier Berry est finalement libere au terme de deux annees et demie, mais se retrouve bien isole et demuni de toute rivalite pour endosser le titre bien merite de ? roi du rock ?n? roll ?.

Heritage

Apres une serie de compilations (New Juke Box Hits), un premier album live (Chuck Berry On Stage, 1963) qui obtient davantage les faveurs du public anglais en pleine decouverte de l?idiome transatlantique, et quelques inedits (? I?m Talkin? ?Bout You ? aout 63 ? un bide) destines a faire patienter les fans, Chuck Berry retrouve les studios d?enregistrements debut 1964, prouvant qu?il a conserve son sens de la formule et du riff. ? Nadine ? (fevrier, n?23) est suivi par les hits ? No Particular Place to Go ? (mai, n?3) et ? You Never Can Tell ? (juillet, n?23), faisant de cette annee ? celle du debarquement du contingent anglais sur les terres du rock ?n? roll ? la derniere a porter le faste d?antan. S?il peine a retrouver la magie de la decennie precedente, Chuck Berry est recompense par le culte que lui vouent les dizaines de groupes et musiciens anglais, francais ou autre qui reprennent a tour de bras la quasi-integralite de son repertoire, a tel point qu?il serait vain de dresser une liste de ces covers, tant elles sont nombreuses et finalement proches des versions originales, si ce n?est la puissance des amplis qui a considerablement augmente.

Fin 64, Chuck Berry et Bo Diddley s?associent pour l?album Two Great Guitars, qui sans etre original, propose des jams et versions longues ; Berry publie une nouveaute live (From St. Louis to Liverpool), qui contrairement au titre trompeur ne rend nullement compte d?une visite en territoire britannique, mais evoque simplement son influence. Il obtient son dernier hit (anglais !) avec ? The Promised Land ? (n?26) au debut de l?annee suivante. Surtout, Berry capitalise desormais sur son nom lors de concerts forcement complets, proposant un show souvent identique au precedent selon l?etat de sante du moment. Statufie en legende vivante du rock et n?ayant plus grand-chose a prouver, sa presence suffit a creer l?evenement. A peine note-t-on un album In Memphis et un 45-tours ? Back in Memphis ? en 67, bien traditionnels en regard du mouvement permanent de l?epoque ; un Live at the Fillmore Auditorium et un autre From St. Louis to Frisco (1968) encore plus anachroniques ; et un Concerto in B. Goode (69) enlise dans les travers du temps. Cette periode pour le compte du label Mercury s?arrete a temps, et le rocker revient tout naturellement vers Chess en 1970 alors que le rock originel reprend du service. Les albums Back Home le bien nomme, San Francisco Dues, et le mineur ? My Ding-A-Ling ? (72) relevent son prestige. En 73, Berry se fait nostalgique dans l?honnete Bio, et intronise sa fille Ingrid Gibson deux ans plus tard dans une relecture amicale de ? Shake, Rattle and Roll ? de Bill Haley (Chuck Berry ?75).

Le dernier album original du maitre est finalement Rockit (aout 1979), apres quoi il laisse place a l?interminable serie de compilations plus ou moins bien agencees et documentees, mais qu?importe !, car remplies a craquer des standards graves pour l?eternite. Il est bon de citer le coffret triple CD Chuck Berry Box Set (1989, Chess) pour sa collection de titres et son livret pointu, ou le moins ancien et remasterise de frais The 50?s Masters Recordings (2008).

Copyright 2010 Music Story Loic Picaud