Caetano Veloso



Premiers cris, premiers chants

Des sept enfants de Jose Telles Seu Zezinho Veloso (commis au departement Courrier & Telegraphe de la ville) et de Dona Cano Claudionor Vianna Telles Veloso, c?est la petite soeur (sixieme enfant de la famille) qui connait en premier une gloire de chanteuse populaire (des les annees 60), sous le nom de Maria Bethania (d?apres le titre d?une chanson de Nelson Goncalves, immense crooner de l?epoque). Mais son aine de quelques mois (et cinquieme enfant de la famille) la rattrape bien vite !

Caetano Emanuel Viala Telles Veloso est ne le 7 aout 1942 a Santo Amaro da Purificacao, petite cite de l?etat de Bahia, proche de Salvador. Bahianais, il l'est intimement grace a la riche tradition musicale de la region. Dans le poste de radio, les chansons de Luiz Gonsaga. Dans le salon, un mechant piano, et un petit garcon, tout aussi fascine par la musique que par la peinture ou le dessin. En 1952, Veloso enregistre un disque a usage familial, reprises de succes de l?epoque : il y est accompagne au piano par sa soeur Nicinha.

Mais la specificite des influences de Veloso ne tient pas uniquement aux airs entendus a la radio. Elle provient egalement de la remanence absolue de toute la musique caribeenne ? donc de l?Afrique ? et de l?imperialisme americain et de son rock?n?roll, puis de sa pop music galopante, auxquels il convient d?ajouter l?empereur absolu de la chanson bresilienne des annees 50 que fut Joao Gilberto. Plus encore qu?une vedette incommensurable, ce dernier avait fixe, en compagnie de comperes comme Vinicius de Moraes ou Antonio Carlos Jobim, les bases de ce qui allait constituer la deferlante de la bossa nova de par le monde. Par ailleurs, Gilberto affirmera lui-meme plus tard au sujet de Veloso?qu'il a ajoute une dimension intellectuelle a la musique populaire bresilienne. En 1961 toutefois, le jeune homme se montre tout aussi interesse par le cinema que la chanson, ecrivant des critiques de films dans des publications scolaires, et particulierement fascine par le Cinema Novo, et son chef de file le metteur en scene Glauber Rocha.

Premiers chants, premiers silences

Apres s?etre produit dans les bars de Salvador (ou il vit desormais) en compagnie de sa soeur Maria, le Bahianais fait ses vrais debuts dans la chanson a l?age de 23 ans : laureat d?un concours de composition, il signe son premier contrat pour la firme Philips. Ces multiples collaborations (avec Gilberto Gil, le mythique groupe Os Mutantes, Chico Buarque, ou Gal Costa) installent durablement son nom dans la cohorte des jeunes chanteurs en devenir. Mieux encore, sa fascination pour les Beatles, et toute une frange de la pop sophistiquee anglo-saxonne, lui permet de theoriser avec ses amis ce qui constituera la ligne-force de la nouvelle musique bresilienne : le tropicalisme. Cette habile synthese entre les dissonances du jazz, l?acidite des guitares electriques du rock, le raffinement de la bossa nova, et des textes en prise directe avec les preoccupations de l?epoque, provoquera l?emergence d?une expression artistique ambitieuse, et versatile.

Certes, Veloso et ses compagnons d?aventure musicale sont bien loin de faire l?unanimite dans le (vaste) monde de la chanson bresilienne, a la fois par leurs prises de positions politiques radicales, a la fois par leur gout pour l?eclectisme. Toute cette generation provoquera une levee de boucliers, comparable, toutes proportions gardees, a celle consequente du passage a l?electricite de Bob Dylan, traitre selon les gardiens du temple, a la tradition et a l?orthodoxie du folk americain. Toutefois, il est appele en 1963 a composer pour le cinema (O Boca de Ouro, de Nelson Rodrigues), ou le theatre (L?exception et la regle, de Bertolt Brecht) : la se forge sa destinee de compositeur. En 1965, rencontre insigne, il croise Joao Gilberto, qu?il considere donc comme le chanteur le plus important de l?histoire de la chanson bresilienne, et debute des shows televises. Son premier 45-tours (? Cavaleiro ?) est edite la meme annee, parallelement a un disque de Maria Bethania, qui installe durablement Veloso dans le coeur des bresiliens. En 1967 sort un premier album partage avec Gal Costa (Domingo), fortement marque de l?influence de la bossa nova. Le 21 novembre de la meme annee, il se marie scandaleusement (la jeune epousee portant une mini-jupe). Janvier 1968 voit la sortie de son premier album en propre (sobrement intitule... Caetano Veloso) : gorge de futurs standards, le disque pose les bases du renouveau de la chanson bresilienne.

Malheureusement, le contexte politique du pays (en l?occurrence, une dictature militaire qui sevira plus de vingt ans) ne prefigure pas vraiment la moindre ouverture d?esprit. Les maitres du pays (ils le resteront jusqu?en 1985), usent donc des procedes habituels en la matiere : interdiction d?antenne, que ce soit a la radio ou a la television, controle permanent du travail des auteurs, compositeurs et interpretes, arrestations musclees, enlevements, et, helas !?assassinats. Caetano Veloso et son ami Gilberto Gil sont les cibles favorites des militaires. Le 27 decembre 1968, en application de la loi d?exception, et de l?acte institutionnel Numero 5 ? instituant la dictature militaire, et limitant la liberte d?expression artistique ? ils sont incarceres quelques semaines pour insulte a la patrie (et irrespect du drapeau et de l?hymne nationaux) dans les quartiers generaux de l?armee, et on leur rase la tete. Ils se retrouvent ensuite plusieurs mois assignes a residence. Comble de l?ironie, Veloso est egalement mis a l'ecart par la gauche socialiste bresilienne, en consequence de son gout immodere pour le rock, et d?autres musiques non-bresiliennes. 1969 voit une nouvelle et spectaculaire arrestation, qui contraint les deux comperes a la seule issue envisageable : l?exil.

Premiers silences, premiers departs

En 1969, Veloso s?installe a Londres (Chelsea) avec femme et ami. L?album Caetano Veloso, qui sort simultanement, est le seul de sa carriere a ne pas laisser figurer une photo du chanteur : impossible avec une tete rasee... Certes, il poursuit son parcours, certes, il enregistre regulierement des albums destines au marche international, certes sa vie en Grande-Bretagne lui permet d?etre en prise directe avec toutes les facettes de la musique mondiale. Mais la situation politique bresilienne ne l?autorisera, jusqu?en 1972, qu?a de brefs sejours dans son pays d?origine. Le plus remarquable de cette situation douloureuse, reste que le chanteur saura magnifiquement mettre a profit l?ensemble de ces contraintes.

Travailleur acharne, chanteur infatigable, producteur insatiable, Veloso donne des concerts, se produit de par le monde, devient une star en Europe (plus particulierement en France, et, demarche facilitee par l?usage de la langue, au Portugal), en Afrique, jusqu?en Israel, et ajoute une corde a l?arc de son talent, en devenant romancier au milieu des annees 70. Il compose pour Roberto Carlos, Elis Regina, ou sa soeur, des chansons empreintes de la tristesse de la separation. Il edite des plaquettes de poesie, et publie une decennie de paroles de chansons. Fidele a ses racines, il compose chaque annee une samba pour le carnaval de sa ville. Fidele a ses premieres amours, il prenomme l?un de ses enfants Tom, d?apres le plus elegant compositeur de la musique bresilienne, Tom Jobim.

En 1971, alors qu?il beneficie d?une autorisation de sejour d?un mois afin d?assister au quarantieme anniversaire de mariage de ses parents, il est kidnappe ? ou a peu pres?? par l?armee bresilienne, qui l?oblige a composer une chanson a la gloire de la Transamazonienne, autoroute alors en construction. En 1972, Jorge Ben (autre immense nom de la chanson bresilienne) a la joie de composer une chanson celebrant le retour de Veloso, finalement autorise a retrouver son pays. De personnage considere dans le monde de la nouvelle chanson bresilienne, il est devenu une icone absolue, tant dans son pays que sur toute la planete : les militaires ont perdu.

Premiers departs, premiers triomphes

Artistiquement, le Bresilien se nourrit, non seulement d?influences internationales, mais egalement de racines ancestrales, de rythmes et melodies bresiliennes presque oublies. Tout cela, ainsi que la marque, determinante, de la musique bahianaise, concourt a faire du chanteur un chantre d?un afro-centrisme naissant.

Des 1973, il prend le pari de l?experimentation, tournant le dos a l?inspiration purement commerciale. De plus, et sans renier son combat d?un iota, Caetano Veloso est dans les annees 80 devenu membre actif de la jet-set internationale. Mick Jagger lui accorde une interview pour le compte de la television bresilienne. Il donne trois concerts successifs a New York, malgre la difficulte dans laquelle se trouvent ses fans americains de denicher ses albums sur le marche national. L?attitude de Veloso par rapport au plus puissant pays du monde (et a son economie) a par ailleurs ete toujours empreinte d?une grande dignite : lorsqu?il a enregistre en langue anglaise, cela s?inscrivait dans un contexte de creation artistique, pas dans une phase de conquete de marche. Lorsqu?il a frequente Ryuichi Sakamoto, Arto Lindsay (l?Americano-bresilien du Lower East Side ira jusqu?a le produire), ou David Byrne (Talking Heads), ce n?etait que la consequence d?affinites musicales, pas d?un gout du paraitre.

En 1974, il decide de consacrer une plus grande part?de sa vie a l?activite de producteur, offrant a Gal Costa Cantar, un album risque, aventureux et radical. En 1975, son album Joia, laissant figurer sur la pochette un dessin representant l?artiste, sa femme et son bebe, nus, fait scandale et est censure. En 1976, alors que son ami Gilberto Gil est arrete pour possession de drogue, Veloso affirme publiquement ne pas etre accro. En 1978, il donne plusieurs concerts europeens en compagnie de Gal Costa, a Paris, Rome ou Milan. En 1979, il perd malheureusement un enfant en bas age. En 1981, Outras Palavras, avec plus de 100 000 copies vendues, est le premier disque d?or du chanteur : il realise le meme exploit l?annee suivante, avec l?album Cores, Nomes. 1986 voit simultanement le divorce du chanteur, le tournage en trois semaines (la production est desargentee) de son premier long metrage, O Cinema Falado, qui recueillera a la fois louanges et violentes critiques, et la sortie de Totalmente Demais, premier disque de platine (250 000 exemplaires vendus) de sa carriere.

Premiers triomphes, premiers pas vers l'immortalite

En 1989, a l?age ou beaucoup songent a une retraite meritee, Veloso ne diminue pas d?activite, bien au contraire : Estrangeiro est son premier disque directement disponible sur le marche americain. 1990 reste neanmoins une annee noire, avec un attentat a la bombe dont est victime le chanteur, apres ses violentes critiques du maire de Salvador, et le deces du fils de son frere en musique, Gilberto Gil. 1991 celebre ses talents d?ecrivain, grace a un tres long article publie par le New York Times (plus tard publie en livre), consacre a la chanteuse Carmen Miranda. La meme annee, le president Collor de Melo ecrit a Veloso, proposant une rencontre. Ce dernier, qui a soutenu la candidature de Lula da Silva en 1990, ne repond pas ! En 1992, alors qu?il est pere pour la deuxieme fois, le chanteur nomme publiquement celui qui l?avait denonce, ainsi que Gilberto Gil, aux autorites militaires, il y a pres de trente ans.

Tropicalia 2 (1993) lui permet de retrouver cet eternel compagnon, Gil, et d?etre classe dans les meilleures ventes americaines d?albums. En 1994, il enregistre son premier album entierement interprete en espagnol (Fina Estampa). Le 31 decembre 1995, le plus grand concert jamais organise sur la plage de Copacabana, reunit Caetano Veloso, Milton Nascimento, Chico Buarque et d?autres, en un hommage a Antonio Carlos Jobim. Il chante Dylan (Jokerman) et... Michael Jackson (Black and White), et organise, en 1997, sa plus importante tournee americaine.

Il redige son autobiographie (Verdade Tropical), evocation des annees 60 bresiliennes, et, plus particulierement, de ses annees d?enfance et d?adolescence. Il remporte en 1998, et grace a son album Livro, un Grammy (trophee du meilleur album du marche americain). Il consacre en 1999 un album entier a un hommage au cineaste Federico Fellini et a sa compagne Giuletta Masina, et, a la demande de Madalena, soeur du metteur en scene, donne un concert exceptionnel a proximite de Rimini, ville natale de Fellini. Il apparait egalement en 2002 sur la bande originale du film de Julie Taymor Frida (le duo avec Lila Downs ? Burn It Blue ?), consacree a la peintre mexicaine Frida Kahlo.

En 2004, alors que les Etats-Unis sont au ban d?une certaine bonne conscience planetaire, Veloso enregistre A Foreign Sound, ou il reprend, en anglais dans le texte, des oeuvres de Cole Porter, Nat King Cole, ou... Nirvana. Il donne regulierement des concerts bresiliens devant plus de 50 000 personnes. Ses derniers enregistrements en date demontrent une passion restee intacte pour le rock.

On ne peut evoquer cet artiste en ne parlant uniquement que de chanson : il est egalement un createur dans toute la force du terme, et un citoyen. En plus de quarante annees de carriere, il aura chante aux cotes de Chico Buarque et Gal Costa, revisite Jimi Hendrix et les Beatles, aide a l?eclosion d?un Carlinhos Brown. Et, que ce soit en collaboration avec le poete Jorge Mautner, dans ses hommages a Bahia (album Noites do Norte, en 2000) ou dans un travail commun avec son fils Moreno, Caetano Veloso reste, non seulement a l?echelle de la musique bresilienne, mais bien de la chanson du monde, l?un des plus riches, prolixes, et proteiformes talents de notre univers. Et, tout simplement, immense.

Copyright 2010 Music Story Christian Larrede